Les grandes mutations de la coopération sino-africaine, Par Guy GWETH

Les grandes mutations de la coopération sino-africaine, Par Guy GWETH

Cet article est la synthèse de la conférence donnée par l’auteur, conseil en intelligence stratégique, à l’agence ChinForm, le 09 mars 2022, à Paris.

Après l’avènement de la République populaire de Chine, en 1949, c’est la conférence de Bandung, six ans plus tard, qui donne du sens au regard que portera Pékin sur le continent africain. Avec pour moteur idéologique le non-alignement, il s’agira, dès le milieu des années 50, d’organiser une opposition au colonialisme et de promouvoir la coopération économique et culturelle sud-sud, dans un même mouvement. Un rappel essentiel pour ce qui suivra.

C’est à partir des liens tissés entre les dirigeants africains et chinois à Bandung que, durant cette décennie, Pékin signe un premier accord de coopération économique et technique avec Alger et lui prête 50 millions USD ; que le Ghana, première nation à établir des relations diplomatiques avec elle, reçoit un prêt sans intérêt de 20 millions USD de la Chine ; que le Mali devenu indépendant sera reconnu par l’empire du Milieu. Entre 1973 et 1976, Pékin finance la construction d’une ligne de chemin de fer entre la Zambie et la Tanzanie avec, à cette époque déjà, 15 000 ouvriers chinois sur le chantier.

En réponse à ces efforts, les pays africains, nouvellement indépendants, soutiennent alors massivement les efforts de la Chine pour obtenir un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies en 1971. Objectif atteint.

Entre le consensus de Pékin et celui de Washington, une faille

Fidèle aux valeurs de Bandung et à sa propre doctrine, Pékin fait de la non-ingérence dans les politiques intérieures de ses partenaires économiques africains un des piliers majeurs de sa politique étrangère. Dès la fin des années 1970, les relations sino-africaines prennent un tournant, offrant aux pays africains de nombreux avantages par rapport à celles entretenues avec les pays occidentaux. Toujours dans l’esprit de Bandung et de la solidarité sui generis, Pékin impose moins de conditions, voire pas du tout d’exigence, comme on peut l’observer aujourd’hui dans la construction d’infrastructures de transport au Kenya, en Ouganda ou en Sierra Léone… Etc. A cette époque, la Chine accorde des prêts à des taux inférieurs et se propose de former des travailleurs africains pour des tâches spécialisées.

Mais pour les analystes du Centre africain de veille et d’intelligence économique, le privilège accordé aux « projets de prestige » chinois masquent mal le caractère stratégique de certains parmi eux, du fait de leur orientation vers les centres de décisions (siège de l’Union africaine, palais présidentiels, assemblées nationales…) ou les matières premières (routes ou lignes de chemin de fer desservant des gisements de minerais et /ou des ports). Scandale d’espionnage à Addis-Abeba, non-respect des droits des travailleurs et actes de violence physiques dans plusieurs chantiers en viennent à trahir la nouvelle orientation de la présence chinoise en Afrique.

Comment l’énergie a fait basculer l’approche chinoise

Au premier trimestre 2022, et malgré quelques exceptions notables sur le terrain, les sacro-saint principes du respect de la souveraineté des Etats, de l’égalité entre les partenaires, de l’approche gagnant-gagnant, du recours aux dons et prêts sans intérêts, du renforcement des capacités des pays bénéficiaires, du privilège de la fourniture du matériel fabriqué en Chine et de l’application des mêmes conditions de vie pour les experts chinois et locaux, demeurent les leitmotivs du discours officiel chinois en Afrique.

Dans les faits, il est aisé de noter que le regain d’intérêt de Pékin pour les pays africains, à partir des années 2000, est la résultante de sa dépendance croissance à l’énergie pour alimenter son économie. A partir de cet instant, c’est l’énergie qui éclaire la vision et rythme l’attitude de la Chine en Afrique. En 2006, la création du Forum sino-africain confirme la place centrale de l’Afrique dans la politique extérieure de Pékin. Se succèdent alors, tour à tour, un fonds pour le développement de l’Afrique doté de 5 milliards USD, les annulations de dette pour 1,4 milliards USD au profit de 31 Etats africains, etc.

Un commerce bilatéral en croissance exponentielle

Le commerce bilatéral sino-africain n’a cessé de croître au cours des vingt dernières années, même si la faiblesse des prix des matières premières depuis 2014 a eu un impact substantiel sur la valeur des exportations africaines vers la Chine. Pour autant, les exportations chinoises vers l’Afrique sont restées stables sur la même période, preuve de l’intérêt pour les marchés africains.

A partir de 2009, Pékin ravit la médaille de premier partenaire commercial de l’Afrique à l’Europe et aux États-Unis. En sept ans, le volume du commerce entre la Chine et l’Afrique est multiplié par quatre. Entre 2010 et 2011, les échanges sino-africains passent de 127 milliards USD à 166,3 milliards USD. En 2012, le budget de l’aide chinoise passe la barre des 13 milliards USD.

En raison de la perturbation de la chaîne d’approvisionnement par le Covid-19, la valeur du commerce sino-africain en 2020 s’est figée à 176 milliards USD, contre 192 milliards USD l’année précédente. Le plus grand exportateur africain vers la Chine est resté l’Afrique du Sud, suivie de l’Angola et de la RD-Congo. Au cours de la même année, le Nigéria est demeuré le plus gros acheteur de produits chinois, suivi de l’Afrique du Sud et de l’Égypte.

Bras financier et principaux bénéficiaires des IDE chinois en Afrique

Le financement des Investissements Directs Etrangers (IDE) chinois en Afrique se fait à travers plusieurs agences étatiques principalement représentées par : China Exim Bank fondée en 1994 pour favoriser le développement des IDE chinois, notamment dans le secteur des infrastructures ; China Development Bank créée la même année et initiatrice d’une plateforme de financement et d’IDE en Afrique ; la société chinoise d’assurance à l’exportation et au crédit lancée en 2001 pour couvrir les risques liés aux exportations chinoises et aux investissements étrangers et enfin la China Investment Corporation ouverte en 2007 pour servir de fonds souverain au développement des IDE.

Si les flux d’IDE sortants de la Chine et dirigés vers l’Afrique ont explosé sur la période 2003-2008, force est de constater qu’ils ont enregistré une réduction significative en 2009 du fait de la crise financière de 2008. Cette année-là, le compteur des IDE chinois en Afrique est resté bloqué à 9,3 milliards USD. Les flux sont passés de 75 millions USD en 2003 à 4,2 milliards UDS en 2020. Le top 10 des principaux bénéficiaires, durant cette période, est constitué de l’Afrique du Sud (25%), suivi du Nigeria, de la Zambie, de l’Algérie, du Soudan, de la RD-Congo, de l’Égypte, de l’Éthiopie, de la Tanzanie et de l’Ile Maurice.

Ce qu’il faut lire en filigrane en guise de conclusion

Au quatrième trimestre 2020, le total officiel des travailleurs chinois en Afrique, tel que communiqué par les chancelleries chinoises, était de 104 074, en baisse de 43% par rapport à 2019. Une chute due, pour partie, à la pandémie de Covid-19, mais une tendance baissière qui se confirme depuis le pic de 263 659 atteint en 2015. Au premier trimestre 2021, les cinq premiers pays comptant des travailleurs chinois régulièrement déclarés étaient l’Algérie, le Nigéria, l’Éthiopie, la RD-Congo et l’Angola, soit 46% de tous les travailleurs chinois en Afrique, sur la période comptabilisée. Il faut lire, en filigrane, dans cette liste, les nouvelles priorités de la présence chinoise en Afrique et voir dans le durcissement des conditions de remboursement de sa dette, les accents graves de la nouvelle grammaire des relations sino-africaines.

Guy Gweth

guy-gweth.com